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Les Editions Harmoniques

A l’ère où le numérique remplace tous les supports et l’édition papier se fait rare, le Poème Harmonique ouvre une nouvelle page : celle des Éditions Harmoniques. Fruit des recherches et des arrangements de Vincent Dumestre, ces œuvres enregistrées par le Poème Harmonique et n’ayant jamais été éditées trouvent ici leur format partition. Partition, mais aussi, œuvre d’art ! Luxueusement recouverte d’un papier vénitien sur un format italien, ornée de fleurons et d’une typographie 17ème siècle, ce premier volume reprend les pièces phares de Nova Metamorfosi (Alpha 039), et permet ainsi aux mélomanes de « suivre » la musique, en s’immergeant dans l’esthétique du 17ème siècle.

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Vincent Dumestre, pourquoi ce projet éditorial ?

La période confinée du Coronavirus m’a donné l’occasion de réfléchir à la réponse possible à donner aux sollicitations, très nombreuses depuis des années, de mélomanes amateurs ou professionnels qui souhaitent jouer les œuvres qui jalonnent le parcours musical du Poème Harmonique. Jusqu’à présent, je n’avais pas toujours pris le temps de répondre de manière individuelle à ces demandes, et il était délicat de le faire car à part quelques œuvres reconnues du répertoire – Te Deum de Charpentier, Stabat Mater de Pergolesi – je me suis surtout intéressé ces vingt dernières années à des œuvres peu connues ou inédites, souvent restées à l’état de manuscrit, donc inaccessibles à un public qui ne fréquente pas les bibliothèques où se trouvent ces œuvres anciennes.

Les éditions modernes ne donnent pas accès à ces partitions ?

Bien sûr que si ! Mais la réalité de l’édition musicale d’aujourd’hui ne peut refléter l’intégralité de ce qui s’est joué à l’époque baroque : il reste encore au moins 90% d’imprimés et de manuscrits d’époque dans les bibliothèques, non édités à l’heure actuelle. Par ailleurs, au 17ème siècle, la musique éditée représente une part mineure – disons même infime – de la production musicale en Europe. Bien loin de nos habitudes modernes, les musiciens de confréries, amateurs ou nobles, comme ceux des chapelles ou des cours princières connaissent et jouent une grande partie de leur répertoire par cœur. Ce répertoire est d’ailleurs souvent pensé pour répondre à l’absence de partition : ainsi la chanson improvisée, le falsobordone diminué, les grounds permettent aux musiciens d’éviter les désagréments de la partition individuelle – et surtout son coût – en ne connaissant par cœur qu’une petite partie de l’œuvre, le reste étant improvisé. 

Quand l’œuvre ne peut être mémorisée, la partition du chanteur ou de l’instrumentiste est un simple aide-mémoire plutôt qu’une partition telle que nous l’entendons aujourd’hui : la notation est souvent manuscrite et lui est propre, et ne figure que la partie qu’il chante ou joue, non celles des autres musiciens. Et dans la plupart des cas… cet aide-mémoire ne lui survivra pas ! Ainsi, par exemple, les 26 premiers opéras vénitiens composés par Ferrari, qui n’avaient pas vocation à dépasser le cadre des représentations. Rappelons qu’aucun opéra vénitien de Monteverdi n’a jamais été édité ; seules des copies manuscrites de deux d’entre eux ont survécu jusqu’à nos jours… Ainsi, ce nouveau travail éditorial n’est qu’une petite pierre dans l’immense édifice de la renaissance des partitions anciennes !

Qu’est-ce qu’apporte l’édition moderne ? 

La simplification des techniques éditoriales a permis une démocratisation profonde de l’édition, la diffusion des traités, la multiplicité des versions. Elle a également aidé à s’ouvrir à la réflexion critique, dont bénéficie fortement la musique ancienne. Je suis redevable, comme musicien, du formidable travail éditorial fait en France, notamment celui des Éditions du Centre de Musique Baroque de Versailles, sans lequel je n’aurais pas initié pour le label Alpha la collection d’Airs de cour qui me tient tant à cœur, ni pu préparer Cadmus et Hermione de Lully, patiemment édité, corrigé et arrangé par les musicologues Jean Duron et Thomas Leconte ; je suis redevable aux éditions italiennes Spes, dont je dévorais les tablatures de luth ou les airs de Barbara Strozzi au début de ma carrière, aux éditions suisses Minkoff, où je découvrais les premières œuvres de Castaldi… 

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En dehors donc de sa contribution au répertoire, quelle est la spécificité des Éditions Harmoniques ?

Tout d’abord, le fonctionnement. Chaque recueil se veut le double d’un des enregistrements du Poème Harmonique, afin que le mélomane puisse prolonger le plaisir de l’écoute par celui de la lecture de l’œuvre. Comme le format du cahier limite le nombre de pages, j’ai choisi dans chaque recueil les pièces qui ont reçu le plus d’intérêt de la part du public et qui me semblent les plus urgentes à éditer. Dans ce premier tome par exemple, plusieurs types d’œuvres sont rassemblés : madrigal aux voix, avec des instruments, ou bien faux-bourdons : mais toutes ces œuvres sont extraites du disque de musique Nova Metamorfosi, paru chez Alpha en 2003, et aucune n’existe en édition moderne.

Ce qui frappe, c’est son esthétique : on a l’impression de feuilleter un manuscrit d’époque !

J’ai eu un choc esthétique quand j’ai franchi pour la première fois, il y a 25 ans, la porte monumentale de la bibliothèque Marciana qui se trouve sur la place San Marco à Venise. Là, on s’extrait des bruits de la foule des touristes sur la place et de celui des flots de la lagune qui frappent les quais, pour entrer dans un univers sombre et silencieux, où le temps ne passe pas comme ailleurs. Là, j’ai découvert la joie d’être entouré d’œuvres splendides, non seulement par leur provenance, par la qualité des compositions, mais aussi par leur beauté. Cuirs façonnés, parchemins, fleurons qui égayent les pages, poinçons, coutures de fils dorés ou carmins, reliures en basane ou vélin (ce veau mort-né dont la peau garde une couleur très blanche), dorures en filets ou à la roulette, gravures, encres passées, blasons et sceaux rappelant la figure des mécènes… Et le plus touchant, les manuscrits : qualité de l’écriture, appuyée et laborieuse ou au contraire rapide et efficace, notes et didascalies qui surgissent dans les espaces réduits laissés par le copiste (à une époque où le papier était denrée rare), précieuses ratures qui nous en disent parfois long sur les choix de l’artiste… 

C’est tout cela que j’ai souhaité retrouver dans les Editions Harmoniques, qui ne sont donc pas des éditions critiques, dans lesquelles on trouverait des conseils d’interprétation, des notes de bas de page, des remarques éditoriales ou des analyses comparées de plusieurs éditions. Cette édition est plutôt un accompagnement de nos enregistrements, et qui invite le mélomane dans le monde secret du musicien de l’époque baroque, en tentant de restituer à l’objet partition la beauté qu’il avait autrefois.

Comment décririez-vous cette édition ?

Elle est conçue comme un manuscrit d’époque. Sur un format italien typique des manuscrits de la période baroque, elle est reliée d’une couverture de papier marbré (faite à la main par Marianne Peter sur la base d’un modèle de 1640) qui fait de chaque cahier un exemplaire unique. Elle est ornée d’un gaufrage (incrustation en relief dans le papier) représentant le lion de Venise dans un bocage normand – symboles de l’édition (née à Venise au début du 17ème siècle) et de notre enracinement rouennais, ce qui indique également que musiques française et italienne y seront à l’honneur. Nous avons utilisé une typographie et des fleurons du 17ème siècle, et la copie est faite intégralement  à la main par Marouan Menkar-Bennis. Je souhaite ainsi que ce cahier soit un objet d’art auquel on apporte autant de soin que pour la musique elle-même, afin de rappeler les fondamentaux du Poème Harmonique : remettre l’œuvre dans son contexte, ne pas sacrifier le beau au profit de l’utile ou de l’efficace, en se souvenant de ce qui avait de la valeur, aux yeux des artistes, des mélomanes, des gens de goût, il y a trois siècles. La démocratisation de l’accès à la musique classique, comme la démocratisation de l’édition musicale doivent nous aider à y contribuer !

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